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LA PÉPINIÈRE

Dyspal : Rencontre avec un duo qui ne se met pas de barrières…

«Lore» (ou univers, dans le jargon du jeu vidéo) synthétise toutes les expériences, sentiments,émotions qui caractérisent le duo Dyspal. Sorti cette année sur le label Skryptom, l’opus est un véritable tour de force empruntant le meilleur dans plusieurs styles musicaux tels que la techno, la drum & bass ou encore l’ambient pour consolider sa richesse et son originalité. Nous avons pu poser nos questions à ce duo toulousain si singulier dans le paysage de la scène techno française.

Hello Jules et Jordan, j’espère que vous allez bien et merci pour votre disponibilité, on est ravis que vous puissiez prendre de votre temps pour ces questions ! Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, est-ce que vous pourriez vous présenter, ainsi que Dyspal, en quelques phrases ?
Jordan : Nous sommes tous les deux originaires de la région Toulousaine, nous avons 27 et 25 ans et nous faisons de la musique électronique depuis une dizaine d’année environ. Moi j’ai commencé à m’intéresser à la musique en étant plus petit et en jouant un peu de batterie mais c’est vers mes 16 ans que je me suis passionné pour le Djing dans un premier temps puis je me suis tourné assez naturellement vers la production. Je voulais savoir comment se créait les morceaux que je jouais.
Jules : Personnellement, j’ai commencé par la guitare quand j’avais 12 ans et depuis j’ai toujours fait de la musique en balayant les styles jusqu’à ce que je découvre la Techno en 2012. Depuis, je me suis vraiment focalisé sur la musique électronique et avec Jordan nous avons créé Dyspal en 2015. Dans ce duo, nous avons vraiment voulu apporter nos influences quelles qu’elles soient et les intégrer à de la Techno, nous avons beaucoup expérimenté et nous le faisons encore pour trouver le bon mélange.
Comment vous êtes-vous rencontrés et comment a germé l’idée d’un duo artistique ?
Jordan : Nous nous sommes rencontrés via des amis en communs en 2013. Toulouse ayant relativement peu de club qui jouait de la Techno à l’époque on avait vite tendance à tous se connaître.
Nous nous étions constitués un petit groupe dont nous faisions tous les deux partie sans trop vraiment nous connaitre au début. Mais nous nous sommes rapidement bien entendus et nous avons commencé à passer pas mal de temps ensemble. A l’époque si on n’était pas en club, on était devant nos ordis à produire. Fatalement nous avons commencé à jeter un œil à ce que faisait l’autre, nous donner des conseils, passer de plus en plus de temps à parler musique jusqu’au jour où nous avons vraiment décidé de faire un morceau ensemble. Nous nous sommes rendu compte que dans un certain sens l’un comblait les lacunes de l’autre. Jules avait ce côté mélodique et cette connaissance des synthétiseurs qui me manquait et lui avait plus de mal avec les parties de drums et l’arrangement des morceaux qui sont des parties avec lesquelles j’avais plus de facilité. Du coup, après avoir produit ce morceau, une envie s’est créée d’elle même d’en faire plus et de continuer à travailler ensemble. Nous n’avons jamais cherché à forcer nos interactions, tout s’est toujours fait très naturellement.

“Loin de nous l’idée de ne pas avoir besoin de conseil, mais, nous trouvons que nous fermer un peu des avis extérieurs pendant la création d’un morceau nous permet de ne nous mettre aucune barrière.”

On se pose souvent la question de la viabilité d’un duo dans les domaines des arts, comment avez-vous réussi à conjuguer vos visions artistiques individuelles ? Comment procédez-vous en studio ?
Jules : Nous n’avons jamais vraiment eu à les conjuguer consciemment en vérité, bien que nous venions tous les deux d’univers musicaux très différents. Même dans la Techno, nous n’écoutions pas du tout les mêmes artistes lorsque nous nous sommes rencontrés. Jordan écoutait beaucoup de Techno mentale ou industrielle alors que je préférais la mélodique. Mais je pense que ce sont justement ces différences qui nous ont rapidement permis de trouver notre rythme en studio. Nous ne nous sommes jamais mis de pression sur un nombre de tracks à faire ou sur un style prédéfini. Quand nous allons en studio nous laissons libre cours à nos envies du moment et nous voyons ce qu’il en résulte.
Au niveau de la répartition du travail entre nous, c’est quelque chose qui a beaucoup évolué au cours du temps. Nous avons longtemps travaillé à distance pendant que je faisais mes études à Berlin.
Nous avons essayé tous les logiciels possibles pour tenter de bosser à distance sur un même projet ou de nous envoyer des parties de morceaux. Mais finalement, le mieux pour nous restait de prévoir des sessions studio pendant mes vacances scolaires et de faire le maximum possible pendant un temps donné, puis, nous partager le travail avant la prochaine session. Certains morceaux de l’album comme Tabloid ou Broken Lullaby sont d’ailleurs issus de cette époque. Au début en studio, nous avions un processus bien délimité entre nous. Je gérais les synthés et Jordan les drums, mais maintenant nous nous laissons aussi plus de libertés à ce niveau-là. Si l’un de nous fait un morceau complet et qu’il rentre dans “l’univers” Dyspal, alors nous l’intégrons et l’autre prend un rôle de directeur artistique sur le morceau. La seule délimitation qu’il reste vraiment encore est que je mixe les morceaux une fois qu’ils sont écrits.
La plupart des gens vous ont connus avec l’EP « Broken Lullaby » sorti en 2019 sur le label d’Electric Rescue, comment s’est faite la rencontre avec Antoine Husson et Skryptöm Records ?
Jordan : Par l’intermédiaire de Kmyle qui habite aussi à Toulouse. Lorsque Jules faisait ses études à Berlin, Samy (Kmyle) et Antoine sont venus jouer à l’Arena en 2016 et une première connexion s’est établie. Par la suite, nous lui avons envoyé une démo et nous avons commencé à discuter de notre projet. Notre musique ne ressemblait pas vraiment à ce que sortait Skryptöm à l’époque, alors au début les discussions ne portaient pas vraiment sur notre sortie en soi sur son label mais plutôt sur la meilleure manière de faire évoluer notre projet et de nous faire connaitre. Pourtant, après quelques mois, il nous a proposé de travailler sur un premier EP pour Skryptöm, ce que nous avons accepté avec plaisir ! Il s’en est suivi une grosse année de finalisation, nous avions encore besoin d’affiner notre son et de trouver les bons morceaux pour bien nous présenter au public pour notre première sortie.
Est-ce que vous collaborez beaucoup avec d’autres artistes / amis (par exemple, l’équipe de Skryptöm ou ses artistes) afin de recevoir des conseils sur vos productions ?
Jules : Antoine nous a beaucoup conseillé sur nos morceaux pour le premier EP, afin de nous aider à polir notre musique. Mais sinon jusque-là, nous sommes toujours restés un peu entre nous durant le processus créatif. Depuis que nous avons commencé, nous avons toujours travaillé sur un projet en particulier, que ce soit l’EP ou l’album, ce qui nous a aussi un peu poussé à nous concentrer sur notre vision quand nous étions en studio. Nous envoyons souvent nos productions à nos amis mais une fois qu’elles sont finies, pour avoir un avis. Loin de nous l’idée de ne pas avoir besoin de conseil, mais, nous trouvons que nous fermer un peu des avis extérieurs pendant la création d’un morceau nous permet de ne nous mettre aucune barrière. Mais maintenant que l’album est sorti et que nous avons un peu plus de temps nous essayons de collaborer un peu plus, que ce soit dans la musique électronique ou sur des choses un peu plus larges.

“La rencontre de toutes nos influences donne une musique dans laquelle nous ne nous donnons pas de règle, nous laissons libre court à nos envies du moment.”

On peut retrouver un côté très cinématique et exigeant dans vos morceaux, comme si vous tentiez de nous immerger dans des excursions brassant différents genres à la manière d’Inigo Kennedy par exemple… Qu’est-ce qui influence vos productions habituellement ?
Jordan : Inigo Kennedy est une grande influence pour nous en effet ! Nous pouvons aussi citer CW/A et leur album “Words Unspoken, Acts Undone” qui ont été assez fondateurs pour nous. Nous écoutons tous les deux énormément de styles différents, de la Drum’n Bass au métal en passant par le jazz ou le rap. Nous essayons d’élargir au maximum nos influences et de les synthétiser quand nous travaillons ensemble. Nous essayons aussi de nous inspirer d’autres choses que la musique. Je sais que Jules aime beaucoup le cinéma, chose qui peut se retrouver dans notre musique, et nous avons tous les deux une passion commune pour les jeux-vidéo qui se retranscrit forcément dans notre musique. Le nom de l’album est d’ailleurs un terme tiré du gaming.
Comment décririez-vous l’ADN de votre style ?
Jules : La rencontre de toutes nos influences donne une musique dans laquelle nous ne nous donnons pas de règle, nous laissons libre court à nos envies du moment. C’est assez difficile de donner un ADN parce que justement nous essayons de ne pas en avoir et de nous renouveler le plus possible. Mais je dirai que c’est ce style un peu breaké, ces synthés distordus et ce côté mélancolique que l’on peut retrouver dans notre musique.
Comment vous lancez-vous dans l’ébauche d’un morceau et combien de temps peut s’écouler jusqu’à la finalisation de celui-ci ?
Jordan : En réalité, nous n’avons pas de routine. Nous n’allons pas nous dire « aller on commence par tel truc puis celui-là ». Nous allons trouver, penser à une mélodie intéressante ou un sample intéressant et nous allons nous lancer là-dessus. Alors certes, c’est peut-être ce qui fait que nous avons un processus créatif plus long que la moyenne, mais je pense que c’est ce qui fait notre force.
Concernant le temps de création d’un morceau, ça dépend, surtout que comme dit plus tôt, nous ne nous donnons pas de règle. Alors il y a des morceaux qui vont se faire très vite car les idées vont s’enchaîner, par exemple, Ain’t clockwise que nous avons fait en 2 jours. Puis, il y en a d’autres qui vont prendre plus de temps. Le meilleur exemple serait celui de Broken Lullaby. Jules a créé la mélodie de ce morceau il y a quelque temps. Mais, nous avions laissé ce projet en suspens. Puis un jour, nous avons ressorti cette mélodie et nous l’avons retravaillé, cela a donc pris quelques années. Il nous arrive de rassembler certaines parties, de retravailler des vieux projets qui n’ont jamais vu le jour.
Après, s’il faut donner une moyenne, ce serait 2 semaines, je dirais…
Travaillez-vous principalement sur hardware ou sur logiciel ?
Jules : Nous avons chacun nos petites préférences sur le sujet. Jordan est plus axé sur la partie logiciel, tandis que j’aime beaucoup travailler avec des machines. Dans Dyspal nous avons tendance à seulement utiliser les machines que nous avons pour créer des samples que nous remodelons sur ordinateur, c’est là que nous faisons le plus gros du travail. Nous faisons très peu de prises “live” de nos morceaux. Nous aimons beaucoup travailler nos sons enregistrés, comme un sample issu d’une banque que nous allons traiter, découper pour en faire quelque chose de nouveau. La puissance de l’ordinateur nous permet d’aller assez loin dans le traitement de nos sons.
Niveau logiciel, nous travaillons principalement sur Ableton Live 11, nous avons commencé sur ça tous les deux et nous nous y tenons depuis. Nous utilisons aussi Logic Pro X pour le mixage de nos morceaux. Pour le hardware, nous travaillons avec majoritairement l’analog rytm, le MFB dominion, un petit système modulaire et aussi quelques effets externes comme le shermann filterbank ou des pédales d’effets de chez Electro Harmonix.
Quels sont vos vst/plugins favoris et quels sont leurs rôles ?
Jordan : Au cours du temps nous avons essayé énormément de VST dont certains se retrouvent sur l’album. Mais en ce moment, pour tous les synthétiseurs que nous allons faire sur ordinateur, notre référence reste Omnisphère 2 de Spectrasonics qui offre des possibilités quasi illimitées en termes de sound design. Nous aimons aussi les émulations de vieux synthé de chez Arturia ou le Reaktor 6 de Native Instruments pour les sons un peu plus futuristes.
Pour les effets, nous utilisons beaucoup le Decapitator de chez Soundtoys, une émulation de pré-amp qui, en fonction de comment on l’utilise, peut juste rajouter de la chaleur ou complètement détruire le son. Nous travaillons aussi beaucoup avec des VST chez plug in alliance ou Waves pour les compresseurs ou le traitement en général, quelques reverbs de chez Valhalla ainsi que pas mal d’effets natifs d’ableton.
Travaillez-vous avec une banque de samples ou vous assemblez tous vos sons personnellement ?
Jules : Nous faisons les deux ! Comme je le disais, nous nous créons des banques de sons personnelles ou des petites boucles avec nos machines que nous allons retravailler par la suite mais nous utilisons aussi des banques de samples. En général, nous allons chercher à utiliser des samples issus d’autres styles de musique et les travailler pour les ramener vers quelque chose qui nous ressemble plus. Nous allons plutôt avoir tendance à utiliser des drums mais nous ne nous interdisons rien. Si un synthé nous plait et que nous trouvons une bonne manière de l’intégrer alors nous le faisons. Nous utilisons aussi pas mal de devices Max for Live qui nous permettent de transformer les samples du tout au tout. Le nouveau pack Inspired by Nature d’Ableton ou certains devices de Maxime Dangles sont supers pour ça !
Concernant votre premier album « Lore », comment s’est déroulé la production de ce dernier ? Il y avait-il une idée ou un sentiment particulier que vous souhaitiez exprimer derrière cet album ? Est-ce que le contexte actuel a été une source d’élan créatif pour vous, ou plutôt le contraire ?
Jordan : La création de “Lore” a été assez particulière. Elle s’étend sur quasiment 6 ans quand on met tout bout à bout. En fait, après la sortie de notre premier EP nous nous sommes retrouvés avec quelques morceaux que nous aimions beaucoup et qui avaient tous un lien mais qui se prêtaient assez mal à un EP sur un label comme Skryptöm. Donc, après beaucoup de discussions avec Antoine, nous avons décidé de passer sur la production d’un album afin de pouvoir inclure le maximum de nos morceaux et de pouvoir encore plus nous libérer de toute contrainte créative. Nous avons donc vraiment commencé à travailler sur “Lore” en tant que tel en 2019 mais Tabloid par exemple a été produit en 2015 pendant l’une de nos premières sessions studio et Crossed Path a été fait en Septembre 2020. Depuis la sortie de notre premier EP, nous avons donc créé de nouveaux morceaux, retravaillé certains anciens et construit cet album. C’est d’ailleurs de là que vient son nom le “Lore” désignant l’histoire qui englobe l’univers d’un jeu vidéo. Nous avons pris cet album comme une opportunité de raconter ces 5 ans de vie au travers de notre musique.
Du fait de ce processus, l’album n’a pas été influencé par le contexte actuel en soit, bien que certains morceaux qui sont fait depuis mars dernier ont forcément été impactés. Mais pour nous cela a plutôt été par période. Le premier confinement nous a fait prendre un certain recul sur ce que nous faisions et il nous a un peu éloignés du studio pendant un moment. Mais, pour finir, il nous a permis de nous recentrer sur nos envies pour ce projet et de repartir de plus belle.
Pour finir, quels sont vos plans pour le futur ?
Jules : Vaincre le COVID à l’aide de gros de synthés distordus, cela nous semble pas mal (rires)…
Plus sérieusement, nous avons plusieurs idées, surtout maintenant que l’album est terminé. Dans un premier temps, nous voulons faire des remix, créer des liens avec des artistes et collaborer avec eux. Chose que nous n’avons encore jamais faite.
Ensuite, nous comptons sortir de nouveaux EP. Peut-être même un deuxième album…
Enfin, nous aimerions plus tard étendre notre musique, voir plus large que la techno, nous concentrer sur un projet plus gros qui est de créer des musiques de films, musique à l’image. Puis, aimant tous les deux les jeux vidéos, ce serait le top de créer la musique d’un jeu.

 

Propos recueillis par Jules Oursel.

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La Pépinière est une structure hybride qui veut mettre en valeur tous les acteurs de la scène techno et house française : artistes, collectifs, labels, événements locaux et public.